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Chapitre premier

Un ange pleureur a explosé dans une profusion de poussière grise. Ses ailes ont valsé dans des directions opposées. Au bout d’une seconde, après avoir compris que je n’étais pas morte, j’ai couru me mettre à l’abri d’un obélisque. Je me suis plaquée au sol  – la boue a imprégné mes vêtements déjà trempés  – au moment même où une rafale de coups de feu s’est abattue sur le monument en granit, à grand renfort d’étincelles, juste au-dessus de ma tête. Bizarrement, je commençais à me demander si ma petite descente au cimetière n’allait pas se révéler beaucoup moins amusante que prévu.

Ces derniers temps, j’avais tendance à cumuler. Par un enchaînement de circonstances qu’on pourrait qualifier de catastrophiques  – pour rester polie  – on m’avait refilé le poste de Pythie. La Pythie étant l’oracle en chef de la communauté surnaturelle, le Cercle d’argent, un groupe d’utilisateurs de magie blanche, aurait préféré que ce soit l’une de leurs adeptes bien obéissantes qui hérite du sacerdoce. Comme le voulait une coutume vieille de quelques milliers d’années, d’ailleurs. Et il n’avait pas été ravi que le pouvoir me revienne à moi : Cassie Palmer, voyante autodidacte, ancienne protégée d’un ponte du crime vampire, également connue pour ses liens avec un mage guerrier renégat.

L’ironie de la situation avait dû leur échapper.

Pour exprimer leur mécontentement, les mages avaient essayé de m’envoyer explorer les mystères insondables de la vie après la mort. Comme je n’étais pas spécialement curieuse de savoir ce que nous réservait l’au-delà, j’avais décidé de faire profil bas. Mais apparemment, je me débrouillais plutôt mal.

Il fallait que je me protège. J’ai jeté mon dévolu sur une crypte et j’y étais presque arrivée lorsqu’un choc m’a fait mordre la poussière. J’ai eu l’impression de recevoir un coup de massue. Un éclair s’est abattu sur un arbre, tout près de moi. L’air est devenu piquant, chargé d’électricité, et des serpents bleutés se sont enchevêtrés en sifflant autour des racines dénudées. Le sang battant à mes tempes à l’idée d’avoir failli y passer, je me suis éloignée de l’arbre fendu en deux et de son cœur noirci comme du vieux bois de chauffage. L’air était chargé d’ozone et le ciel parcouru de grondements de tonnerre menaçants. Très efficace, comme effet sonore. Dans un film, j’aurais adoré.

Pour rester dans le thème de l’ironie, ça aurait été vraiment tordant que Mère Nature me tue avant que le Cercle en ait l’occasion. Je me suis mise à ramper en direction de la crypte. En tout cas, étant momentanément aveugle  – je clignais désespérément des yeux pour me débarrasser des images fantômes de l’éclair  – j’espérais que c’était la direction de la crypte. J’ai enfin compris pourquoi les pistolets ont des poignées rugueuses : votre arme ne vous glisse pas des mains, même si ces dernières sont moites de terreur.

Je ne maniais pas mon nouveau neuf millimètres aussi bien que le précédent, mais je commençais doucement à m’habituer à son poids. Au début, je m’étais convaincue que me balader armée n’était pas si dramatique tant que je me contentais de riposter quand des méchants surnaturels ouvraient le feu. Mais j’avais récemment dû élargir cette définition : je m’autorisais à tirer dès que je risquais ma peau, et je m’orientais progressivement vers une règle se situant quelque part entre l’autodéfense proactive et le dogme du « ils-l’ont-bien-cherché-ces-salopards ». En admettant que je survive assez longtemps, j’avais bien l’intention d’accuser mon coéquipier dérangé d’avoir déteint sur moi.

J’ai trouvé la crypte en y rentrant dedans la tête la première, non sans m’érafler la joue sur la chaux râpeuse de la façade. J’ai tendu l’oreille mais il n’y avait plus aucun signe de mes agresseurs. Une rafale de balles s’est abattue sur le chemin, juste à côté de moi. Elles ont ricoché sur les pavés et volé en tous sens. Bon : aucun signe de mes agresseurs... excepté le fait qu’ils continuaient à me canarder.

Je me suis plaquée contre le mur en me raisonnant : surtout, ne pas réagir de façon disproportionnée. Surtout, ne pas gâcher mes munitions. J’avais déjà lobotomisé un angelot parce qu’une bourrasque avait soulevé quelques feuilles devant lui, me donnant l’impression qu’il avait bougé. Pourtant, à ce moment-là, on y voyait assez bien : la lune était presque pleine ! Maintenant que le vent l’avait voilée de nuages, c’était trois fois pire. D’autant qu’avec les clapotis de la pluie, j’étais incapable d’entendre le moindre bruit de pas un tant soit peu feutré.

Au bout d’un certain temps, les coups de feu ont cessé mais je tremblais toujours, au point de laisser tomber le chargeur que je venais maladroitement d’extraire de ma poche. L’ancien chargeur contenait encore quelques balles, mais je n’avais pas envie d’être à sec à un moment critique. Un autre coup de feu a touché l’angelot que j’avais décapité, le dépouillant sans cérémonie d’une de ses petites fesses. J’ai eu un mouvement de recul et j’ai buté sur quelque chose, le renversant dans une flaque. Je me suis agenouillée dans l’herbe pour chercher l’objet à tâtons, tout en fulminant le plus silencieusement possible.

— Un peu plus à gauche.

J’ai fait volte-face, l’arme au poing, le cœur battant à tout rompre. Mais ça n’a pas eu l’air d’impressionner l’homme brun adossé à la fontaine moussue. Forcément : il n’avait plus de soucis à se faire pour son corps.

Je me suis un peu détendue. Les fantômes, ça me connaissait. Je m’étais même attendue à en voir. Le Père Lachaise n’est pas le plus vieux cimetière de Paris, mais il est immense. J’avais dû renforcer mes boucliers pour arriver à y voir clair à travers la luminescence verdâtre des milliers de traces spectrales zébrant le paysage comme une gigantesque toile d’araignée. C’était la principale raison pour laquelle je n’avais pas embarqué mon propre assistant fantôme. Billy Jœ avait beau être un enquiquineur de première, je n’avais pas envie qu’il serve de quatre-heures à une bande de spectres affamés.

— Merci.

— Vous êtes américaine ?

— Euh... Ouais. (Une balle a ricoché contre une grille en métal, juste à côté. J’ai sursauté.) Comment vous savez ?

— D’après vous ?

Il a regardé avec insistance mon jean boueux, mes tennis autrefois blancs et mon tee-shirt gris détrempé. Je l’avais acheté sur un coup de tête quelques jours auparavant, pour le porter à la salle de tir et rappeler à mon entraîneur exigeant que je venais seulement de m’y mettre. La petite blague imprimée dessus - «Je n’ai pas le permis de tuer, seulement celui d’apprendre à tirer » - faisait assez ironique, vu les circonstances.

Contrairement à moi, Lara Croft aurait porté des vêtements un peu moins sales et ses cheveux auraient été coiffés de façon à lui dégager le visage tout en restant sexy. Mais ma tignasse en était au stade où elle était trop longue pour rester sagement en arrière et trop courte pour être portée en queue-de-cheval. Résultat : des mèches blondes et dégoulinantes tombaient devant mes yeux et collaient à mes joues, ce qui rajoutait une couche à mon style tout sauf classe.

— Les bons Américains viennent mourir à Paris, a dit le fantôme après avoir tiré sur sa petite cigarette. Mais vous n’êtes pas morte. La question, c’est donc de savoir si vous êtes une bonne Américaine.

J’ai fini par remettre la main sur le chargeur et je l’ai enfoncé dans l’arme. J’ai regardé le fantôme du coin de l’œil pour essayer de déterminer si ma réponse me vaudrait son aide.

— Ça dépend à qui vous posez la question, ai-je répondu après avoir détaillé sa longue veste en velours, sa cravate en soie et son sourire nonchalant.

— Fabuleux ! Une vicieuse ! Je m’entends toujours mieux avec les dépravés.

— Dans ce cas, peut-être pourriez-vous me dire à combien de personnes j’ai affaire.

Un autre fantôme a fait irruption par le sol. Il ne portait qu’un jean taille basse. Il me disait vaguement quelque chose, avec ses cheveux bruns jusqu’aux épaules, ses traits réguliers et son expression légèrement exubérante.

— Une bonne dizaine. Ils viennent de pulvériser ma stèle ultra-moche.

L’autre fantôme a reniflé de mépris.

— Vos légions de fans vous en installeront une autre en moins d’une semaine...

— C’est ma faute si je suis populaire ?

— ... pour mieux la vandaliser. Ainsi que toutes les autres stèles se trouvant à proximité.

— Hé ! Cool, Raoul !

L’aîné des deux fantômes s’est raidi.

— Ne me faites pas la leçon, infâme imposteur ! J’étais cool. J’étais « le cool » incarné ! En fait, c’est moi qui ai inventé le concept de « cool » !

— Pouvez-vous parler moins fort ? ai-je demandé d’une voix légèrement stridente.

Une goutte de sueur a dégouliné le long d’une de mes tempes avant de me couler dans l’œil, qui s’est mis à piquer. Je l’ai évacuée d’un clignement de paupières et j’ai reporté mon attention sur les silhouettes qui s’approchaient furtivement. Je les voyais seulement du coin de l’œil. C’était comme si elles disparaissaient dès que je regardais droit dans leur direction. Soudain, un sort a explosé au-dessus de ma tête, illuminant les alentours comme une fusée éclairante. D’un seul coup, j’avais une visibilité parfaite. Malheureusement, mes agresseurs bénéficiaient du même avantage. L’arche gothique me surplombant a instantanément été arrosée d’une bruyante rafale de coups de feu. Je me suis précipitée à l’intérieur de la crypte sous une pluie de gravats.

— C’est ridicule ! Vous êtes encore pires que ces fous furieux qui viennent voir Kardec ! (Bien sûr, les fantômes m’avaient suivie.) Mystique ? Mon œil ! Il ne s’est jamais relevé d’entre les morts ! Pourtant, pas un jour ne se passe sans que quelqu’un psalmodie, ou prie, ou le couvre de fleurs...

— Qu’est-ce que t’en sais ? Il croyait en la réincarnation. Il est peut-être revenu !

Je me suis dépêtrée d’une immense toile d’araignée et j’ai réussi à ne pas tomber sur les dalles en pierre, rendues glissantes par la pluie et les feuilles en décomposition.

— La ferme ! ai-je chuchoté méchamment.

Le vieux fantôme a reniflé.

— Au moins, les mystiques sont polis.

J’ai essayé de ne pas lui prêter attention pour me concentrer sur les gribouillis censés représenter une carte. Ça aurait sans doute été plus simple si je n’avais pas été trempée jusqu’aux os et sujette à une épouvantable migraine. Je n’avais qu’une envie, c’était de me faire la malle. Malheureusement, grâce à un certain maître vampire particulièrement retors, c’était hors de question.

Si je me retrouvais à rôder dans un cimetière au milieu de la nuit en slalomant entre chiens de garde, éclairs et autres mages guerriers, c’était à cause d’un sortilège appelégeis. Le vamp en question, Mircea, me l’avait jeté des années auparavant. II ne s’était pas emmerdé à me demander la permission, ni même fatigué à me le dire. Les maîtres vamps sont un tantinet cavaliers. Mais, dans ce cas précis, ce n’était peut-être pas de l’arrogance pure et simple.

D’une part, le sortilège m’avait protégée pendant mon enfance : il m’avait estampillée comme étant sa propriété. Autrement dit, aucun vampire doué de raison n’aurait touché à un de mes cheveux. D’autre part, le geis était conçu pour susciter une fidélité exclusive, indéfectible et totale. Maintenant que nous étions tous les deux adultes, le sortilège voulait nous lier l’un à l’autre pour l’éternité, et mon manque de coopération l’irritait. C’était problématique, étant donné qu’il arrivait fréquemment que les gens deviennent fous ou préfèrent se suicider plutôt que d’être rongés par la douleur lancinante qu’utilise 1 cgeis, entre autres artifices, pour éviter qu’on contrecarre ses plans. Mais je n’allais pas me faire balader sans rien faire !

Si notre lien était scellé pour de bon, nos deux vies seraient irrémédiablement soumises aux caprices du partenaire dominant —  Mircea en l’occurrence, aucun doute là-dessus. Par conséquent, je deviendrais son esclave consentante, et puisqu’il était membre d’honneur du Sénat des Vampires, l’organisme dirigeant l’ensemble des vamps d’Amérique du Nord, je me retrouverais sûrement à faire leurs basses besognes. Je frissonnais d’avance à l’idée de ce qu’ils pourraient me demander. D’ailleurs, c’était précisément la crainte du Cercle : que la Pythie tombe sous le joug des vamps. J’avais beau désapprouver les méthodes qu’ils employaient pour éviter que ça se produise, j’étais bien obligée de leur donner raison sur un point : ce serait catastrophique.

Depuis que j’étais devenue la Pythie, j’étais dans le collimateur de tous les membres de la communauté surnaturelle un tant soit peu avides de pouvoir  – c’est-à-dire à peu près tout le monde. En revanche, sur le front du geis, ça m’avait fait gagner du temps. Combien de temps ? Aucune idée. D’où mon acharnement à dégotter le contre-sort qui, d’après la rumeur, se trouvait dans un grimoire dont l’unique copie aurait été ensevelie dans les parages.

Bien entendu, si j’avais réussi à lire cette satanée carte, ça m’aurait facilité les choses. J’avais beau la scruter, rien à faire. La seule source de lumière provenait de la lune, filtrée par les vestiges de vitraux autrefois magnifiques. Une madone assise  – qui n’était plus à présent qu’une moitié de madone  – regardait par la fenêtre, les yeux rivés sur le ciel gris anthracite zébré, de temps à autre, par un éclair qui soulignait les contours des épais nuages. J’avais bien une lampe torche, mais si je l’allumais, je deviendrais une proie encore plus...

Quelqu’un a fait irruption des ténèbres et s’est approché de moi.

— Ne tirez pas ! a chuchoté un homme.

Il sentait la sueur, le métal et la poussière, et il émanait de lui une énergie nerveuse et crépitante, reconnaissable entre toutes. J’ai braqué la lampe torche dans sa direction. Sans surprise, j’ai vu une touffe de cheveux clairs en bataille défiant la gravité de façon éhontée, une mâchoire carrée, un nez légèrement épaté et des yeux verts étincelants de colère. Il s’agissait bien du renégat le plus célèbre du Cercle et de mon coéquipier malgré lui : John Pritkin.

J’ai soupiré de soulagement et enclenché la sécurité de mon pistolet. Dès notre première rencontre, j’avais eu envie de le tuer. Mais, jusque-là, j’avais toujours résisté à la tentation.

— Vous n’avez pas idée de débarquer comme ça, par-derrière ! ai-je chuchoté.

— Pourquoi ne m’avez-vous pas tiré dessus ? a-t-il demandé.

— Vous m’avez dit de ne pas le faire.

— Je... C’est...

Comme Pritkin avait l’air d’avoir perdu le fil, j’ai appuyé le canon de mon pistolet contre son ventre. En tout cas, ce que je pensais être son ventre. Je voulais seulement lui montrer que je n’étais pas complètement démunie mais, en un clin d’œil, je me suis retrouvée plaquée contre la paroi de la crypte, le bras armé épinglé au mur, le corps pris en étau entre la surface rugueuse et un mage guerrier très énervé. Je devais admettre à contrecœur avoir quelques fantasmes commençant de cette façon, mais je doutais que la soirée finisse aussi bien.

— Je savais que c’était vous, ai-je rétorqué après avoir recouvré l’usage de ma voix. Vous sentez la poudre et la magie.

C’était encore plus vrai que d’habitude : le cuir de son manteau, un épais pardessus dont il se servait pour camoufler son arsenal, était en partie roussi et gondolé. Apparemment, un sort l’avait manqué de peu.

— Ça grouille de mages, dehors ! a-t-il murmuré avec hargne. Ils sentent tous la même chose ! Et par le diable : que faites-vous encore ici ?

— J’ai la carte, lui ai-je rappelé.

— Donnez-la-moi et fuyez !

— Vous voulez que je vous laisse tout seul ? Ils sont au moins douze !

— Si vous ne partez pas immédiatement...

J’ai dressé le menton. Mais comme je venais d’éteindre la lampe torche, il ne l’a probablement pas remarqué.

— Que comptez-vous faire ? M’abattre ?

Sa main s’est crispée sur mon épaule. Il m’a presque fait mal. Ne pas provoquer le mage guerrier psychopathe ! me suis-je rappelé, au moment précis où une balle a fait irruption dans la crypte. Elle a ricoché plusieurs fois contre les parois intérieures avant de démolir le peu qui restait de la madone.

— Si vous traînez ici plus longtemps, je n’aurai pas à me donner cette peine, a-t-il rétorqué, hors de lui.

— On n’a qu’à récupérer ce satané machin et s’enfuir tous les deux, ai-je dit pour tenter de le raisonner.

— Au cas où ce détail vous aurait échappé, il s’agissait d’un piège !

— Mince alors ! Si on ne peut plus faire confiance à personne ! (Le vieux mage français que nous avions rencontré dans sa fermette m’avait semblé tellement digne de confiance, avec son charme européen et ses yeux doux... Pourtant, sa carte pourrie nous avait lancés dans une course-poursuite infernale. C’était quand même mal fait : les méchants ne devraient pas ressembler à un gentil grand-père !) Manassier avait l’air tellement...

— Si le prochain mot à franchir vos lèvres est le mot « gentil », je ferai de votre vie un enfer, à notre retour. Un véritable enfer.

Je ne me suis pas abaissée à lui répondre. Pritkin était juste... Pritkin. Avec le temps, j’avais appris à laisser courir. Je me demandais souvent s’il était aussi pénible avec le Cercle avant de couper les ponts avec lui pour me suivre. Si c’était le cas, les mages me remercieraient probablement chaudement. Ils prévoyaient peut-être même d’acheter un joli bouquet pour mon enterrement.

— Écoutez. La seule chose dont on soit sûrs, c’est qu’une partie des mages était déjà ici à notre arrivée. On a peut-être tous décidé de piller cet endroit la même nuit !

Je n’y croyais pas vraiment  – ils nous avaient attaqués dès notre arrivée et on n’avait encore rien trouvé. Mais je n’aimais pas l’idée d’abandonner notre meilleure piste. Et il n’était pas question que je laisse Pritkin la suivre tout seul. Son instinct de survie confinait à celui d’un insecte voletant à proximité d’un pare-brise reluisant.

Sa main s’est refermée sans ménagement sur mon bras.

— Mais aïe ! ai-je protesté.

— Donnez-moi cette foutue carte !

— Pas moyen.

— Hé ! (J’ai levé les yeux. Le jeune fantôme nous dévisageait.) Au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, des gens essaient de vous tuer !

— Des gens essaient toujours de me tuer, ai-je répliqué avec agacement.

— Pas question que vous mouriez cette nuit, m’a informée Pritkin. Sauf de mes mains.

— Je me suis souvent retrouvé dans ce genre de relation, a compati le fantôme.

— On n’est pas ensemble, ai-je marmonné.

— Vous ne faites qu’entraver... quoi ? (Les imprécations de Pritkin, que je n’écoutais pas, de toute manière, se sont arrêtées net. Il a regardé autour de lui, aux aguets.) Que se passe-t-il ?

— Tu veux dire que tu le laisses te parler comme ça et que tu prends même pas ton pied ? C’est l’arnaque, quoi !

— Rien. Juste deux fantômes, ai-je répondu en fusillant le fantôme numéro deux du regard.

— Hé ! On n’est pas sourds !

— Qui plus est, a ajouté son collègue, je ne suis pas d’accord avec le terme « juste ». Nous sommes les deux esprits les plus actifs de l’ensemble de...

— Actifs ? (Une main descendait le long de mon bras. Une main douce et rugueuse, calleuse à force de brandir des pistolets, de faire des pompes et de tordre le cou des gens.) N’y pensez même pas, ai-je prévenu Pritkin avant de reporter mon attention sur le fantôme. Actifs comment ?

Visiblement flatté, le vieux fantôme a expliqué.

— Nous voyons tout ce qui se passe dans les environs. Je pourrais vous en raconter, des choses...

— Donc, s’il existe des passages dérobés, vous les connaissez ? ai-je demandé tandis que Pritkin trouvait mon poignet. (L’instant d’après, il m’avait arraché la carte des mains.) Je ne vais pas m’en aller pour autant, ai-je informé le mage.

— Oh ! C’est ce bidule que vous cherchez ? a demandé le jeune fantôme.

J’ai décidé de ne pas lutter pour récupérer la carte des mains de Pritkin. Ça n’aurait pas été très digne. Et surtout, ça n’aurait pas marché.

— Quel bidule ?

— Le bidule avec le machin, a-t-il ajouté en faisant un geste nonchalant de la main.

Je commençais à croire que si on meurt complètement stone, notre fantôme reste complètement stone.

— Tu ne pourrais pas être un chouïa plus précis ?

Avant qu’il puisse répondre, un bruit étrange a retenti à l’extérieur de la crypte. C’était un gémissement strident, à moitié étouffé. J’ai senti une main dans mon dos et on m’a tirée par terre sans ménagement. Une seconde plus tard, Pritkin était juché sur moi et me maintenait plaquée au sol, en position fœtale. Tout autour de nous, des projectiles explosaient en crachant une pluie d’étincelles.

Pendant d’interminables secondes, des taches rouges et violettes ont dansé sous mes paupières crispées. Ensuite, le sol a tremblé pendant une bonne minute, comme parcouru par les ondes de choc d’un tremblement de terre, et le surplus d’énergie m’a donné la chair de poule. Au bout d’un moment, j’ai ouvert les yeux avec précautions, et j’ai vu la lumière des étoiles passer par un énorme trou dans le toit, voilée par des nuées de particules de roche.

Pritkin était déjà debout. Il tirait sur les mages, qui ripostaient, et les détonations se réverbéraient comme autant de pétards contre les gigantesques caveaux, étroitement accolés. Souvent, je trouvais qu’il avait la gâchette un peu trop facile, dans le genre «Tire et croise les doigts pour que ça crève ». Mais, parfois, je trouvais ça pratique. Surtout quand on essayait de transformer ma tête en passoire.

— Par ici, nous a indiqué le jeune fantôme en désignant un endroit sur la droite. Vite !

Toujours aussi amorphe, il a ignoré le sentier qui serpentait non loin et opté pour un raccourci entre les tombes hérissant le sol.

— Un des fantômes sait où se trouve le passage secret ! ai-je informé Pritkin.

Il a eu l’air surpris. J’ai fait la moue. Certes, je ne connaissais pas trente-six façons de tuer un type d’un simple coup de coude, mais je n’étais pas totalement inutile.

Pritkin avait l’air sur le point de faire remarquer qu’il était dangereux de faire confiance à des esprits inconnus, ou de mettre en doute mon état mental, lorsque les mages m’ont fait la faveur inattendue de lancer un nouveau sortilège. Le sort s’est fracassé en fanfare contre un marronnier tout proche, dont le tronc embrasé s’est effondré, détruisant la moitié de la crypte dans sa chute. Heureusement, ce n’était pas notre moitié.

— Eh bien, allons-y ! a hurlé Pritkin.

Il m’a attrapé la main et s’est carapaté en me tractant derrière lui, comme si l’idée venait de lui.

— Par ici !

Je l’ai orienté sur les traces du fantôme tandis qu’une nouvelle rafale de balles s’abattait sur les décombres derrière nous.

Notre fuite était infernale : le sol vaseux aspirait mes chaussures à chaque pas tandis que la pluie m’empêchait presque de suivre des yeux la silhouette floue et vacillante de notre guide. Pourtant, ce salopard de Pritkin slalomait entre les obstacles en granit comme s’il les avait posés lui-même.

— Comment faites-vous ? ai-je demandé après m’être fracassé le genou, pour la quatrième fois, contre une stèle particulièrement dure.

— Quoi donc ?

— Vous voyez parfaitement ! lui ai-je reproché.

— Attendez...

Il a effleuré ma joue en marmonnant pendant une fraction de seconde. J’ai cligné des yeux et, d’un seul coup, tout a revêtu un étrange aspect plat et granuleux, comme une télévision mal réglée. Le vent a soufflé dans un arbre qui nous a aspergés de gouttelettes. Quelques feuilles sont tombées. Leurs ombres ont glissé sur le visage de Pritkin. Je distinguais parfaitement ses contours : il me gratifiait de sa grimace habituelle.

— Pourquoi n’avez-vous pas fait ça plus tôt ? ai-je demandé.

— Parce que je croyais que vous alliez partir !

— Bon ! Vous y tenez, à ce passage secret ? a demandé le fantôme, les mains posées sur ses hanches sans substance.

Il s’était arrêté devant la statue d’une femme agenouillée devant une stèle, l’air blasé. Sa robe était tellement tapissée de mousse qu’elle en était presque verte. Verte et gluante, comme j’ai pu le constater en tâtant son genou à trois reprises à l’invitation du fantôme. Rien ne s’est passé.

— Et maintenant ?

— Tu dois dire le mot magique.

— S’il te plaît !

Il a éclaté de rire.

— Non. Je veux dire : le vrai mot magique. Pour faire bouger la statue.

Au-dessus de nous, un sortilège a explosé contre un chêne, projetant tout autour de moi une gerbe de feuilles embrasées qui ont manqué de m’enflammer les cheveux.

— Et c’est quoi ?

— Aucune idée. (Le fantôme a haussé négligemment les épaules.) Ce n’est pas comme si j’en avais besoin.

— Quel est le problème ? a demandé Pritkin en lançant tout son arsenal d’armes volantes sur la brochette de silhouettes sombres à l’approche.

Ses lames plongeaient et dansaient, grignotant à chaque passe les boucliers de nos assaillants, à grand renfort d’étincelles. Mais ça n’avait pas l’air de les ralentir plus que ça.

— Le fantôme ne connaît pas le mot de passe !

Pritkin m’a décoché un de ses regards qui tuent les plus savants avant de marmonner une insulte britannique bizarre. Je ne crois pas qu’il s’agissait du «Sésame, ouvre-toi » en question, mais la formule qu’il a chuchotée juste après a eu plus ou moins le même effet : la statue s’est fendue en deux en plein milieu, révélant une grotte béante.

À l’intérieur, il faisait un noir d’encre. La grotte n’était qu’un trou sombre se détachant sur le ciel électrique. J’ai sorti ma lampe torche et je l’ai allumée, mais son rayon a à peine entamé les ténèbres. Le pire, c’était qu’il n’y avait pas d’escalier. Juste des échelons en acier plantés dans la pierre et descendant dans un tunnel oppressant creusé à même la roche.

— J’ai vu beaucoup de chasseurs de trésors descendre là-dedans, a fait remarquer le vieux fantôme qui venait d’apparaître à mon côté. Mais peu en remontent. Et ceux-ci reviennent bredouilles.

— Ça ne nous arrivera pas.

— C’est ce qu’ils disent tous, a-t-il murmuré au moment où un sortilège explosait au-dessus de nos têtes.

Après avoir remis mon pistolet et ma lampe à ma ceinture, j’ai agrippé le premier échelon rouillé et entrepris de descendre, en me laissant à moitié glisser jusqu’en bas de la grotte. Pritkin m’a suivie illico, manquant de me tomber dessus, avant de lancer un sort vers le haut pour provoquer un éboulement et boucher l’entrée du tunnel.

Avec pour effet de bloquer nos assaillants, mais également de nous priver du peu de lumière dont nous disposions. Une fois les grondements de l’éboulement apaisés, on s’est retrouvés plongés dans le silence le plus parfait. Et dans d’insondables ténèbres. Apparemment, la formule d’amélioration de la vue avait besoin d’un minimum de luminosité pour fonctionner, parce que je n’y voyais absolument rien.

J’ai rallumé ma lampe torche. Il a fallu un peu de temps à mes yeux pour s’accommoder, mais une fois la phase d’adaptation passée, j’ai glapi et reculé en titubant. Le maigre rayon ne révélait pas grand-chose  – comme si l’obscurité qui régnait là-dessous dévorait la lumière avec gloutonnerie, à peine sortait-elle de l’ampoule  – mais j’aurais presque préféré ne rien voir. Toutes les parois étaient tapissées d’ossements, savamment disposés du sol au plafond, qui était relativement bas. De l’eau s’était infiltrée dans le souterrain et la plupart des crânes pleuraient des larmes vertes, quand ils n’étaient pas dotés de barbes mousseuses, ce qui n’arrangeait rien à leur côté morbide.

— Les catacombes, a dit Pritkin avant que je pose la question.

— Les quoi ?

— Les Parisiens ont commencé à utiliser les carrières d’argile pour en faire des cimetières souterrains, il y a plusieurs siècles de cela. (Il a pris la lampe et l’a braquée sur la carte. Il a froncé les sourcils.) Je ne pensais pas qu’elles étaient aussi étendues.

— Elles vont jusqu’où ?

— Si ces tunnels sont connectés à ceux de la ville, elles s’étendent sur plusieurs centaines de kilomètres. (Il s’est mis à agiter la lampe dans toutes les directions. J’aurais préféré qu’il arrête de faire ça : la lumière éclairait les flaques remplissant les orbites vides, et j’avais l’impression que les crânes bougeaient.) Ça fait des années que des rumeurs circulent quant à l’éventualité de catacombes sous le Père Lachaise, mais je croyais que ce n’était que des balivernes.

J’ai jeté un coup d’œil à la tête de mort la plus proche. Elle était dépourvue de corps et reposait sur une estrade constituée de fémurs. Il lui manquait la mâchoire inférieure mais j’avais quand même l’impression qu’elle souriait.

— Ça m’a l’air on ne peut plus véridique.

Le rayon de la lampe a révélé un éclat doré, à moitié enseveli dans le mortier servant à aligner une rangée d’os. J’ai gratté le ciment avec mon doigt. Il était si vétusté qu’il est aussitôt tombé en miettes. Le cercle doré que j’ai ainsi révélé est resté fermement ancré dans la pierre, mais j’ai pu le voir plus en détail. Il représentait un serpent se mordant la queue.

— L’ouroboros, a dit Pritkin, qui venait de se poster derrière moi.

— Le quoi ?

— Un vieux symbole de régénération et d’éternité.

— Une sorte de croix ?

— Un symbole plus ancien. (Il l’a de nouveau éclairé.) Le coven de Paris a dû créer ses propres catacombes, probablement pendant l’Inquisition. Parfois, les sorcières et les magiciens étaient exhumés pour être brûlés et mutilés. C’était peut-être une façon d’éviter que ça se produise.

— Vous voulez dire que c’est un cimetière de mages ?

— C’est possible. Ces puits de calcaire ont été creusés par les Romains. Ils sont restés intacts pendant des siècles avant que la ville de Paris décide de les utiliser. Peut-être la communauté magique a-t-elle eu cette idée avant ? (D’un seul coup, un éboulis de gravats et de pierres s’est mis à pleuvoir sur nous. Apparemment, nos poursuivants n’avaient pas jeté l’éponge.) Pouvez-vous nous téléporter jusque-là ? a-t-il demandé en désignant un gribouillis infâme sur la carte.

Mon nouveau boulot comportait un nombre incalculable d’inconvénients, mais il avait quelques bons côtés. Enfin, un seul, en réalité. Le pouvoir venant du sacerdoce de la Pythie permettait de se transporter dans l’espace et le temps, et d’emmener une ou deux personnes. C’était une arme sacrément utile  – ma seule, jusque-là  – mais elle avait ses limites.

— Pas tant que je ne sais pas où je vais.

— Vous vous êtes déjà téléportée dans des endroits où vous n’étiez jamais allée !

— C’est différent.

Une autre avalanche impromptue. Un sort s’est fracassé au sol, derrière nous, déclenchant une tempête de lumière d’un blanc aveuglant qui a percuté les crânes, les fendillant allègrement, avant de rebondir contre le mur opposé et de lui arracher des éclats de pierre, comme autant de dagues virevoltantes. Pritkin m’a presque intégralement protégée de l’impact. Ensuite, il m’a pris la main et s’est engagé dans la galerie en me traînant derrière lui.

Comme je ne me prenais aucun mur, je devinais qu’il voyait encore clair. Pourtant, j’avais vraiment l’impression qu’on se précipitait tête baissée dans le néant. Il avait éteint sa torche  – pour que nos poursuivants aient plus de mal à nous repérer, j’imagine  – et, sans lumière, les tunnels étaient si sombres que je ne savais pas si mes yeux étaient ouverts ou fermés.

— En quoi est-ce différent ? a-t-il demandé.

— Le pouvoir me permet d’explorer d’autres temps. Des endroits révolus. Pas le présent, ai-je expliqué en tressaillant. (Des réminiscences de l’explosion formaient des taches rouges et bondissantes devant mes yeux : j’étais persuadée que j’allais buter sur quelque chose d’un instant à l’autre.)

 » Si je veux me téléporter dans le présent, je dois visualiser précisément l’endroit visé.

Et trois ou quatre mots griffonnés sur une carte illisible, ce n’était clairement pas suffisant.

La galerie s’est rétrécie d’un seul coup. Impossible de continuer côte à côte. Pritkin est passé devant et s’est mis à me tirer tant bien que mal, sans cesser de courir. Il faisait chaud et lourd, le sol sous nos pieds était tout sauf régulier, et j’ai très vite compris pourquoi on avait eu l’idée de cacher un trésor dans cet endroit : sans indication claire, on pouvait y errer pendant des mois sans rien trouver.

Pritkin s’est arrêté, si brusquement que j’ai failli lui rentrer dedans. Il a étalé la carte sur la paroi et m’a tendu la lampe torche. Je l’ai allumée. La salle que j’éclairais était beaucoup plus chaotique que la première : les ossements s’étaient détachés des parois et jonchaient le sol. Çà et là, ils étaient assemblés sans aucun soin. Contrairement à ceux de la galerie principale, ils avaient l’air d’avoir été jetés au petit bonheur la chance. D’ordinaire, je ne suis pas très sentimentale avec les morts  – j’en rencontre trop pour être émue  – mais ça m’a quand même fait tiquer. Amis, ennemis ; parents, enfants... Tout le monde était mélangé. Il n’y avait aucune histoire, aucune date de décès, pas même un nom.

— Si vous braquiez la torche sur cette carte, ça m’aiderait beaucoup, a fait remarquer Pritkin, caustique. (Je me suis exécutée, éclairant son visage par la même occasion, et ses traits ne me disaient rien qui vaille.) Vos fantômes sont-ils ici ? a-t-il demandé.

— Non. Ils ne peuvent pas nous suivre hors des limites du cimetière.

Et apparemment, ça faisait longtemps qu’on les avait franchies.

— Il n’y en a pas d’autres ?

— Pourquoi ça vous intéresse ?

— Parce que cette carte est tout sauf précise ! Quelques indications pourraient m’être utiles.

J’ai secoué la tête.

— Ces corps ont été altérés. Je pense qu’on les a déplacés jusqu’ici. Ce n’est pas leur sépulture d’origine.

— Et ça veut dire quoi, en clair ?

— En clair, ça veut dire que leur fantôme est resté en rade.

Sans compter que, s’il s’agissait d’une nécropole de mages, ils n’auraient de toute manière pas produit de fantôme. A ma connaissance, ça n’arrivait jamais aux créatures magiques.

— Pourtant, leurs ossements sont bien ici.

— Ça ne compte pas. Les fantômes peuvent hanter une maison même si leurs os n’y reposent pas. Ils doivent se sentir attachés à l’endroit : il faut qu’il ait joué un rôle important dans leur vie. (J’ai regardé autour de moi en frémissant.) A leur place, je ne me sentirais pas très attachée à cet endroit.

Pritkin a fini par jeter son dévolu sur une direction et on est repartis de plus belle. On s’est faufilés par des failles parfois à peine assez grandes pour moi. Je ne sais pas comment il s’en est tiré, mais à en croire les commentaires étouffés qui me parvenaient de temps en temps, il a dû y laisser des plumes.

Au bout d’un moment, on a débouché dans une galerie un peu plus spacieuse. On évoluait toujours en file indienne mais on avait la possibilité d’accélérer un peu. L’espace d’un instant, j’ai cru qu’on avait réussi à semer nos poursuivants mais, comme d’habitude, la loi de Murphy est toujours la plus forte.

En faisant irruption par un coude, on est tombés nez à nez avec une bande de silhouettes sombres. J’ai entendu des cris, des détonations et des sortilèges  – dont l’un s’est fracassé contre les défenses de Pritkin qui ont éclaté comme une bulle de savon  – et Pritkin m’a rugi « Courez ! » en pleine face. Ensuite, un grondement s’est fait entendre, comme le tonnerre d’un orage lointain, et le plafond s’est écroulé dans un boucan de tous les diables.

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